Le décollage désigne, au sens premier, l'instant où un aéronef quitte le sol pour prendre son envol. Le mot vient du verbe « décoller » : cesser d'être collé, se détacher. Cette image simple recouvre en réalité plusieurs réalités distinctes — un moment technique bien précis en aéronautique, un procédé artistique apparu dans les années 1950, et toute une série d'emplois figurés courants. Voici ce qu'il faut savoir de chacune de ces acceptions.
Le décollage en aéronautique
Pour qu'un avion décolle, une condition physique doit être satisfaite : la portance produite par les ailes doit dépasser le poids de l'appareil. Or la portance dépend directement de la vitesse de l'air qui s'écoule sur les surfaces portantes, de leur profil et de leur incidence. Au repos, un avion n'en génère pas assez pour s'élever ; il doit d'abord accélérer.
Les volets et les becs de bord d'attaque, sortis pour le décollage, augmentent la courbure et la surface utile de l'aile. L'appareil peut ainsi être soutenu à une vitesse plus faible qu'en croisière, ce qui raccourcit la course nécessaire sur la piste.
Un décollage d'avion de transport se déroule selon une séquence bien établie :
- l'alignement sur la piste, après autorisation du contrôle aérien ;
- la mise de la poussée, puis le roulage, avec une accélération progressive ;
- la rotation, moment où le pilote cabre l'appareil pour augmenter l'incidence des ailes ;
- le décollage proprement dit, lorsque les roues quittent le sol ;
- la montée initiale, pendant laquelle l'équipage gagne de l'altitude avant de rentrer le train d'atterrissage puis les volets.
Chaque vol s'appuie sur des vitesses de référence calculées en fonction de la masse du jour, de la configuration de l'appareil et des conditions météorologiques. Parmi elles, la vitesse de décision — dite V1 — joue un rôle central : tant qu'elle n'est pas atteinte, une interruption du décollage reste possible en cas d'anomalie ; une fois franchie, la procédure se poursuit même si un moteur tombe en panne.
Ce qui influence un décollage
Plusieurs facteurs déterminent la longueur de la course et la faisabilité même du décollage :
- La masse de l'appareil : carburant embarqué, passagers, fret. Plus l'avion est lourd, plus il faut de vitesse — donc de piste — pour s'arracher du sol.
- La densité de l'air : un terrain en altitude ou une journée très chaude raréfient l'air, ce qui réduit à la fois la portance des ailes et la poussée des moteurs. Les courses s'allongent, et certains aéroports par temps de canicule appliquent des limitations de charge.
- Le vent : on décolle face au vent chaque fois que c'est possible. Ce qui compte pour l'aile, c'est la vitesse par rapport à la masse d'air, non par rapport au sol ; un vent de face s'ajoute à la vitesse propre et permet d'atteindre la portance suffisante après une course plus courte. Cela améliore aussi la pente de montée par rapport au sol, un argument de sécurité en cas de panne juste après le décollage.
- L'état de la piste : longueur, pente, présence d'eau, de neige ou de givre.
Les autres formes de décollage
Le mot ne se limite pas aux avions classiques. L'hélicoptère décolle verticalement grâce à la portance de son rotor : aucune piste n'est nécessaire, et l'appareil peut s'élever en stationnaire. Les fusées quittent le sol lorsque la poussée de leurs moteurs dépasse leur poids ; elles montent d'abord à la verticale avant d'incliner progressivement leur trajectoire pour rejoindre l'orbite.
Sur un porte-avions, la piste est trop courte pour un décollage autonome : les avions conventionnels sont propulsés par une catapulte — à vapeur ou électromagnétique selon les générations — tandis que certains chasseurs utilisent un tremplin incliné en bout de pont. D'autres appareils, conçus pour le décollage vertical ou très court, s'affranchissent presque totalement de la course au sol.
En vol libre, le parapente et le deltaplane se « décollent » à la force des jambes : quelques pas de course sur une pente, face au vent, suffisent pour que la voilure se remplisse d'air et que la portance s'établisse. L'hydravion, enfin, décolle depuis la surface de l'eau, avec une course généralement plus longue que sur une piste dure.
Le décollage comme procédé artistique
Dans le vocabulaire de l'art, le décollage désigne un procédé inverse du collage : là où le collage additionne des matériaux sur un support, le décollage soustrait. Il consiste à arracher, déchirer ou soulever des couches — le plus souvent des affiches — pour créer une œuvre à partir de ce qui reste.
Ce procédé s'est développé à Paris à la fin des années 1950 avec les affichistes. Raymond Hains et Jacques Villeglé prélèvent des affiches déchirées par les passants et abîmées par la pluie, puis les fixent telles quelles sur toile : l'artiste ne fabrique pas l'image, il la sélectionne. François Dufrêne pousse l'expérience vers des décollages de papiers plus informels. En Italie, Mimmo Rotella travaille à partir d'affiches de cinéma qu'il colle puis déchire pour faire affleurer les couches superposées. En Allemagne, Wolf Vostell élabore sa notion de « Dé-coll/age », qu'il applique aux affiches, puis à l'image télévisée et à l'espace urbain. Plusieurs de ces artistes rejoignent ensuite le nouveau réalisme, constitué en 1960 autour du critique Pierre Restany.
L'intention de ces œuvres est double : montrer la ville telle qu'elle s'affiche et s'efface, et faire entrer le hasard dans la création — les déchirures sont l'œuvre d'anonymes, l'artiste assume le rôle de témoin et de montage. Le décollage s'oppose ainsi au collage sur le plan technique, mais aussi sur le plan philosophique : soustraction contre addition, révélation contre construction.
Les sens courants et figurés
Dans la langue de tous les jours, le décollage s'applique d'abord à tout ce qui adhère : le décollage d'un pansement, d'un autocollant ou d'un timbre ; le décollage du papier peint, qu'on détache à l'eau chaude ou à la décapeuse thermique avant d'en poser un neuf. Le verbe « décoller » possède d'ailleurs un sens familier bien ancré : partir, s'en aller (« je décolle ! »).
La métaphore de l'avion irrigue aussi le vocabulaire économique. On parle du décollage de la croissance, d'une start-up qui décolle, de ventes qui finissent par faire décoller un chiffre d'affaires. Cette image a même été théorisée : l'économiste Walt Rostow a décrit, dans les années 1960, le « décollage » comme l'étape où une économie en développement passe d'une croissance lente à une croissance auto-entretenue.
Quelques distinctions d'usage méritent d'être connues. L'envol est le synonyme le plus proche, mais il convient plutôt aux oiseaux et aux emplois figurés ; le décollage reste le terme technique de l'aéronautique. L'atterrissage en est l'antonyme exact : on parle des deux comme des phases critiques du vol, le décollage devant composer avec une masse maximale et l'atterrissage avec une vitesse et une énergie résiduelles importantes. Enfin, ne pas confondre « décollage » et « décollement » : ce dernier désigne en médecine et en technique le fait qu'une membrane ou une couche se sépare de son support — le décollement de la rétine en est l'exemple le plus connu.
L'idée qui relie tous ces emplois
Derrière la variété des acceptions, une même notion traverse le mot : le détachement. Quitter le sol contre la pesanteur, arracher une affiche à son mur, faire passer une économie de l'immobilisme à l'ascension — dans tous les cas, le décollage marque le passage d'un état adhérent ou immobile à un état de mouvement. C'est ce qui explique la fécondité de la métaphore, de la piste d'envol aux galeries d'art contemporain comme aux bulletins économiques.